Jérôme Felix : "La fin d’un monde"

Classique et magnifique dans sa forme, "Jusqu’au dernier" est un malgré tout un western original. Parce que Jérôme Félix traite d’une période peu connue où les cow-boys sont progressivement remplacés par le train et introduit un personnage inhabituel d’enfant handicapé.

Dans le dossier de presse, on apprend que c’est d’abord le jeu vidéo "Red Dead Redemption" qui a donné envie de western au dessinateur Paul Gastine. Et vous ?
Jérôme Felix. Ce n’est pas mon cas, car je suis resté à PacMan (rires). Comme pour beaucoup de gens de ma génération, c’est "La dernière séance" d’Eddy Mitchell qui m’a fait découvrir les westerns. Pour cet album, on est d’abord parti sur de l’héroïc fantasy. Mais, comme l’éditeur nous a convaincus de ne pas nous lancer dans une histoire à suivre, car Paul met deux ans et demi pour dessiner un album, ce n’était pas possible. Dans l’héroïc fantasy, il faut au moins un album pour présenter l’univers et un autre pour raconter une histoire. Entre-temps, Paul avait appris à dessiner les chevaux. Je lui ai alors proposé un western et lui ai parlé de mes idées. Il a tout de suite été intéressé notamment par les personnages.

Comment avez-vous eu l’idée de situer votre histoire à la fin de l’ère des cow-boys ?
J. F. C’est venu d’un petit article dans une revue, qui expliquait que le métier de cow-boy n’avait duré que dix ans. Cela m’intriguait. J’ai eu du mal à trouver de la documentation sur le sujet, mais j’ai compris que le train avait fini par remplacer le métier de vacher. C’était plus simple de mettre des bêtes dans des wagons que de partir pour quatre mois de traversée du pays. Durant ces dix années, les cow-boys étaient essentiels à la survie du continent. Sans eux, l’Amérique n’était pas capable de se nourrir. Du jour au lendemain, le train tue la profession. Les cow-boys n’ont alors pas su se réintégrer dans la société. Ils sont devenus alcooliques ou bandits. Cela m’intéressait de raconter la fin d’un monde avec le dernier voyage d’un groupe de cow-boys.



Cela permet de proposer une histoire très originale et ça explique aussi leur colère et leur frustration…
J. F. Exactement. Pour moi, le western, ce sont des scènes déjà vues avec des passages obligés comme le saloon, l’attaque, le train,… Ce genre a été tué aujourd’hui. Ceux de Tarantino ont rendu le western classique presque obsolète. Je ne voulais pas faire un western moderne, mais revenir à ceux des années 50, ceux de John Ford ou de Howard Hawks. La seule chose que je pouvais apporter, c’était des personnages assez peu usuels comme cet enfant handicapé, qui n’est pas du tout à l’aise dans cet univers viril.



Des personnages qui sont aussi moins manichéens que dans le western classique…
J. F. Le trio de départ est représentatif d’une bande dessinée très classique des années 50. "Blek le roc" par exemple, c’est un vieux, un homme d’âge mûr et un enfant. Effectivement, dans le western classique, le bien et le mal sont souvent très marqués. Là, on a clairement décidé qu’on allait faire faire un yo-yo psychologique au lecteur. C’est-à-dire qu’on présente des personnages censés être les bons et à un moment dans l’histoire, ils font des choses qui les mettent du côté des méchants. Le maire, le méchant officiel de l’album, agit finalement pour une bonne cause qui est la survie de son village. Les cartes se brouillent. Ce n’est pas habituel dans le western. Les premiers retours sont positifs. Les lecteurs sont touchés par l’humanité du livre.



Il y a au moins cinq personnages forts dans "Jusqu’au dernier"…
J. F. Une bonne histoire, c’est une bonne intrigue et de bons personnages. Vu que le western offre des scènes très convenues, il fallait que j’axe tout sur les personnages. Dans les westerns des années 50, on pense peu de temps à expliquer la psychologie des personnages. Ce sont des histoires très simples avec des héros en quête de rédemption. Tout part d’un archétype. Quand on voit un type avec deux colts et un cheval, on a tout un imaginaire qui fonctionne. Du coup, ce sont ses actions qui vont le définir. C’est une vision très John Ford. Nous, on leur fait faire des actions assez étonnantes.



L’album est aussi très réussi graphiquement. Avez-vous été surpris quand vous avez découvert les premières planches de Paul Gastine ?
J. F. J’ai vu l’évolution de son dessin sur le quatrième album de "L’héritage du diable". Il y a eu un vrai passage de niveau sur ce tome. La critique et les lecteurs ne l’ont malheureusement pas vu. Pourtant, c’est déjà à tomber de beauté. Ce qui a changé sur "Jusqu’au dernier", c’est sa mise en couleur. Il est passé sur une colorisation qui imite l’aquarelle. Cela reste un bonheur de recevoir ses pages. C’est magique. J’ai conscience de travailler avec un dessinateur hors du commun. Quand il avait 20 ans, j’avais montré son boulot à Régis Loisel qui m’avait dit qu’il avait les moyens de devenir le meilleur dessinateur de sa génération.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Jusqu’au dernier" par Jérôme Felix et Paul Gastine". Grand Angle. 29,90 euros.