UNE MÉTAMORPHOSE IRANIENNE

Récit autobiographique puissant sur le cauchemar d’un dessinateur iranien pris dans la machine répressive du régime. Scénaristiquement et visuellement très intéressant.

C’était juste un cafard. Le dessin d’un cafard qui discute avec un gamin dans le supplément pour enfants d’un hebdomadaire iranien et qui prononce un mot azéri. Un insecte et un mot qui vont déclencher des émeutes meurtrières au sein de ce peuple d’origine turque du nord de l’Iran, opprimé par le régime central, et pour lequel le dessin de Mana Neyestani est une provocation. Le malheureux dessinateur est rapidement arrêté.
"Une métamorphose iranienne" est une histoire vraie. Celle de Mana Neyestani, dessinateur iranien né en 1973 qui arrêta en 2000 le dessin politique - suite à l’interdiction de 17 journaux réformistes - pour se consacrer à la presse jeunesse qu’il jugeait moins risquée... De son arrestation en 2006 à sa fuite à l’étranger, en passant par les mois passés en prison et les interrogatoires, l’opposant iranien raconte ce surréaliste engrenage. Enfermé dans le quartier 209, une section non officielle de la prison d’Evin à Téhéran, il a eu la chance de ne pas être physiquement torturé (en 2003, la journaliste irano-canadienne Zahra Kazemi est morte durant un interrogatoire par exemple). Mais la solitude, l’inquiétude et la culpabilité (on lui attribue chaque jour la mort des émeutiers) le rongent. Il dessine ce qu’il a vu sans rendre son expérience plus effrayante. Il décrit sa cellule, ses geôliers, ses co-détenus. Si ses sentiments envers le régime ne font aucun doute, Neyestani évite du début à la fin tout militantisme, se contentant de racontant les faits et laissant aux lecteur le soin de lire entre les lignes.
Sa fuite avec son épouse, l’opposant iranien la raconte de la même manière : sans héroïsme. On y voit les désillusions successives, l’angoisse et surtout le peu de considération dont font preuves les pays sollicités. Comble de l’ironie, c’est la Chine, pourtant loin d’être irréprochable sur le plan des droits de l’Homme, qui le sauvera de l’extradition vers l’Iran...
Graphiquement, le dessin tout en hachures de Neyastani oscille entre réalisme et onirisme. Son récit fluide est riche de quelques bonnes trouvailles visuelles (le héros s’envolant jusqu’à briser sa case lorsqu’il est libéré par exemple) et scénaristiques comme l’apparition incongrue et mystérieuse d’un gardien de cellule chinois, puis les quelques cases consacrées au portrait d’un douanier chinois. Quels rapports entre Neyestani, le gardien et le douanier ? La réponse arrive dans la dernière partie de l’album.
Après avoir transité par Dubaï, la Malaisie, la Chine et la Turquie, Mana Neyestani vit à Paris depuis février 2011. Il est le premier à avoir bénéficié de l’adhésion de la ville de Paris au programme international des villes refuges pour écrivains persécutés (Icorn).