Pierre Place : "La période de la révolution mexicaine est fascinante"

Quand des Calaveras, sorte de zombies à tête de mort, attaquent une hacienda dans le Mexique du début du XXe siècle, bourgeois, contremaîtres et ouvriers doivent s’organiser pour sauver leur peau. Avec "Muertos", Pierre Place offre un récit d’action haletant et une vraie réflexion sur la hiérarchie sociale.

Après "Zapatistas", c’est votre deuxième album qui se déroule au début du XXe siècle au Mexique. Qu’est-ce qui vous plait dans cet univers ?
Pierre Place. J’ai découvert le Mexique avec B. Traven et son roman "La révolte des pendu", un titre qui contenait déjà toutes les intentions de "Muertos". La période de la révolution mexicaine est fascinante à plus d’un titre, historiquement riche, elle peuple également l’imaginaire collectif. La tentation était donc grande de s’emparer des codes de cet imaginaire.
Lorsqu’en 2013, Pierrick Starsky m’a proposé de participer à l’aventure de la revue AAARG !, j’étais déjà en train de poser les bases du scénario de "Muertos". Je baignais alors dans l’imagerie mexicaine. C’est donc tout naturellement que les histoires courtes que j’ai fournies pour la revue ont eu pour toile de fond le Mexique révolutionnaire. Mais, promis, je vais passer à autre chose.



La présence de Calaveras rapproche "Muertos" de la nuit des morts-vivants ou d’autres récits de zombies. C’est un genre que vous appréciez particulièrement ?
P. P. Je ne suis pas un aficionado des films d’horreur ou de zombies, même si j’ai vu et apprécié les classiques du genre. Mais j’aime la force évocatrice des récits fantastiques, de "1984" à "Invasion Los Angeles". Quel que soit le genre que l’on choisisse pour traiter une histoire, on ne parle jamais que de préoccupations contemporaines. Le récit de zombies permet très rapidement d’évoquer le rapport d’une société à "l’autre".



Comme la bande dessinée "Walking dead", "Muertos" est en noir et blanc. Cela convient particulièrement bien à ce type d’histoire ?
P. P. J’ai toujours été plus à l’aise avec le noir et blanc qu’avec la couleur. Je pense mon dessin en contrastes d’ombres et de lumières, et sa mise en couleur a souvent tendance à l’affaiblir.
Pour ce qui est des références, j’avoue ne pas avoir lu "Walking Dead", mais l’univers que je mettais en place lorsque j’ai commencé à réfléchir au livre était peuplé d’images en noir et blanc. Les gravures de Posada bien sûr, mais aussi celles des artistes du roman graphique, Lynd Ward, Frans Masereel, Leopoldo Mendez,... Il y avait également mes références de dessin semi-réaliste, Milton Caniff et Wil Eisner. Enfin, la documentation historique, faite de photographies et de films muets, en noir et blanc. Ce n’est donc pas le scénario, mais plutôt les références graphiques qui l’accompagnaient qui ont guidé mon choix du noir et blanc.



"Muertos" confirme que les situations extraordinaires révèlent les vraies personnalités. Est-ce que vous vous êtes posé la question sur votre propre réaction ?
P. P. Je ne suis pas sûr que la question du choix individuel soit vraiment posée dans "Muertos". C’est plutôt celui du choix collectif, celui de la réaction d’une société entière. Pourquoi un système à la mécanique bien huilée, où chacun occupe la place qu’il doit occuper, ne parvient pas à entendre le discours des exclus, des sous prolétaires. Pour le groupe de survivants, constitué des éléments de la société qui acceptent la violence de la hiérarchie sociale, ceux qui refusent l’état de fait et se révoltent deviennent des monstres, muets, violents, déjà morts.

Il y a beaucoup de morts, quelques têtes coupées, mais jamais aucune image vraiment gore…
P. P. On n’a peut-être pas le même rapport au gore (sourire). Je trouve certaines images très violentes, mais je dois être plus sensible que d’autres. Et peut-être que le noir et blanc atténue un peu l’effet des giclées de sang.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Muertos" par Pierre Place. Glénat. 25,50 euros.