Kent : "L’homme derrière le mythe"

Chanteur, romancier et auteur de bande dessinée, Kent s’est associé à Patrick Mahé pour raconter la passionnante histoire du King. "Elvis, ombre et lumière" dresse le portrait d’un homme devenu une icône et dont la carrière semble souvent lui échapper. Une biographie indispensable pour dépasser notre vision souvent caricaturale de Presley.

Vous commencez votre livre avec un ado qui ricane à l’annonce de la mort d’Elvis. Après avoir lu votre postface, on a l’impression que c’est vous cet ado ?
Kent.
Oui, c’est parti de ce que je pensais d’Elvis en 1977. Je me suis alors demandé s’il était possible qu’un jeune Américain de cette époque ait pu avoir cette réaction. J’ai fait un sondage auprès d’amis outre-Atlantique de ma génération et il s’avère que oui. Certains se moquaient pas mal d’Elvis. Mon Peter est donc crédible ! C’est important.



Quand avez-vous découvert Elvis ?
K. Je l’ai découvert une première fois en photos dans le magazine Salut les copains. J’avais onze ans. C’était pour son comeback télévisé de 1968. Il avait une tronche de dur, portait des rouflaquettes, les cheveux gominés, le cuir noir. Il paraissait déjà démodé pour l’époque, mais il m’a attiré l’œil. Je n’ai pas accroché vraiment sur sa musique. Puis il y a eu la retransmission mondiale du concert Aloha from Hawaii en 73 où je l’ai trouvé grotesque. Je m’en suis désintéressé. J’ai commencé à l’écouter avec intérêt très peu de temps avant que Delcourt me propose de le dessiner. Je l’ai vraiment découvert en travaillant sur le livre. Il m’a fasciné pour des tas de raisons.

Dessinateur pour Metal Hurlant, vous avez débuté une carrière musicale avec Starshooter. Aujourd’hui encore, vous continuez à dessiner et à chanter en solo. Le choix est impossible ?
K. J’écris aussi des romans. J’ai le bonheur de pouvoir m’exprimer artistiquement de diverses manières. Pourquoi trancher ? Je passe de l’une à l’autre selon l’envie, l’humeur, l’inspiration, les circonstances.

Est-ce que votre dessin et votre musique se nourrissent l’un de l’autre ? 
K. Dans mes deux derniers livres, oui. Le disque "L’Homme de Mars" m’a donné envie de l’illustrer, d’abord en peinture puis en BD. Au final, c’est devenu un livre-disque. Pour "Elvis, ombre et lumière", j’ai écouté absolument toute sa discographie en boucle. Son champ musical est large, c’est très nourrissant. La réalisation du livre m’a pris de longs mois. Mes mains étaient occupées, mais mes oreilles étaient disponibles. Quand j’en avais marre de Presley, j’écoutais autre chose qui m’emmenait vers autre chose... J’apprends encore en écoutant. Cela s’en ressentira sûrement dans mon travail musical futur.

Comment s’est noué ce projet ?
K. C’est Louis-Antoine Dujardin chez Delcourt qui m’a contacté. Je ne le connaissais pas. Il m’a proposé de mettre en image la vie d’Elvis parce que j’étais à la fois musicien et dessinateur. C’était tellement inattendu. Ça faisait dix ans que je cherchais une histoire à illustrer. Je faisais des disques, des tournées, des livres, mais j’étais en panne de scénario de BD. J’ai accepté immédiatement. Le projet s’inscrivait dans la collection Seuil/Delcourt qui réunit un dessinateur de BD et un écrivain autour d’un récit. Patrick Mahé était déjà de la partie. C’est un grand connaisseur de Presley. Il a écrit de nombreux ouvrages sur lui.



Comment s’est organisé votre travail avec le scénariste Patrick Mahé ?
K. Je l’ai rencontré pour en parler. C’est quelqu’un de très enthousiaste et sourcilleux à la fois. D’entrée de jeu, il a rectifié ma vision d’Elvis, les lieux communs qu’on sort à son sujet, les approximations qui finissent par fausser la vérité. Il avait cette idée de démarrer l’histoire le jour de la mort d’Elvis et des flashbacks qui remontent du passé. J’ai eu l’idée du jeune Peter, un rien moqueur, à qui une fan de la première heure raconte la vie du King. Ça nous permettait de confronter des visions différentes et une approche critique d’un même évènement. Ça évitait aussi le texte off, didactique et formel. Ça l’humanisait.

Votre livre donne l’impression d’un énorme gâchis de la carrière d’Elvis…
K. Tout n’est pas que gâchis dans sa vie. Il s’est bien amusé et a apporté beaucoup de joie à son public. Sans parler de la révolution musicale et la révolution des mœurs qu’il a déclenchées sans préméditation, juste en étant lui-même ! C’est la surexploitation mercantile de son talent qui est un gâchis. Elle étouffe le visionnaire musical, le cantonne à une image réductrice, une silhouette souriante. Une grande partie de son public s’en contentait, alors il a joué le jeu. Mais il y avait pas mal d’autodérision dans son image. Ce n’était pas un con, tous les gens qui l’ont approché s’accordent à le dire.



Le colonel Parker est l’unique responsable ?
K. Non, la gentillesse d’Elvis en est la cause aussi. Au début, il prête une confiance aveugle à Parker. Ce dernier lui propose un deal clair : il laisse à Elvis toute liberté musicale et lui s’occupe du business. Et tout ce que le Colonel va entreprendre va rapporter des millions. Que dire ? Elvis ne veut pas chanter dans ses films, mais dès qu’il le fait, il bat des records au box-office. Comment refuser cela quand on vient d’un milieu sans argent ? Il craignait tant de tout perdre du jour au lendemain, de n’être qu’un feu de paille. Il avait un talent et une aura hors du commun, mais c’était un type normal, simple. C’est antinomique, mais c’est possible. C’est ce que j’ai voulu montrer.

Elvis fait souvent constamment des compromis : il chante du rock alors qu’il a envie de balades ou il joue dans des films de piètre qualité uniquement pour l’argent. Vous qui avez toujours fait ce qui vous plaisait, ça vous choque qu’un artiste pense d’abord à satisfaire une demande du public ? 
K. Attention ! Il chante aussi du rock parce qu’il aime vraiment ça. Et il imposera aussi ses ballades et même du gospel et du bel canto dans ses disques au risque de désarçonner les fans du début. C’est risqué. Le compromis de carrière, c’est "Tu enregistres ce que tu veux, MAIS en échange tu fais ces films et chantent les BO". Sauf que les BO se vendent mieux que les disques qu’il sort entretemps. C’est un constat décevant. Les films sont bâclés, ses rôles déçoivent Elvis, mais ils cartonnent ! Il faut être sacrément solide psychologiquement pour tuer la poule aux œufs d’or. Le gâchis, ce ne sont pas les années à Hollywood. J’y ai découvert des perles musicales et un artiste a droit à l’erreur. Pour moi, c’est l’après comeback. Elvis est majestueux jusqu’en 1972 et puis il perd toute notion de réalité à cause des tournées incessantes concoctées par un Parker plus âpre aux gains que jamais. Elvis aime être sur scène et aime son public, mais il chante aussi pour payer les factures d’un train de vie somptuaire. Rien ne lui est refusé et il ne se refuse rien. Pour tenir le coup, il se bourre de médocs. Son addiction aux médicaments empire. Il n’ignorait pas les conséquences. Il aurait fallu l’enfermer des mois dans un temple bouddhique au sommet de l’Himalaya pour le sortir de son enfer doré !

Dessiner une icône comme Elvis est délicat ?
K. C’est délicat parce qu’il est beau. Si l’on cherche à reproduire sa beauté à chaque case, on se plante. Il faut garder en tête d’en faire un personnage de BD. J’ai passé six mois à lire tous les livres que je trouvais sur lui, à visionner films et documentaires, à parcourir tous les sites qui lui sont dédiés, à recouper sur le Net la moindre information intéressante. Elvis, c’est un puits sans fond. Dès 1954, des gens l’ont photographié en professionnel ou en amateur. On peut trouver des clichés pour chaque jour de sa vie jusqu’à sa mort ! C’est à la fois formidable et effrayant. Il fallait aussi traduire son évolution. Pour cela, j’ai joué avec les styles. Ligne claire à ses débuts pour souligner sa naïveté, réalisme sombre à la fin pour accentuer le drame, cartoon ou comics quand sa vie délire vraiment. Avec ce livre, je veux que les gens découvrent l’homme derrière le mythe ripoliné. Je me devais aussi de satisfaire les fans purs et durs. C’est pourquoi j’ai été très attentif au moindre détail. Je suis devenu un vrai spécialiste du King !

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Elvis. Ombre et lumière" par Kent et Patrick Mahé. Delcourt. 19,99 euros.