Alcante : "L’histoire de la bombe est captivante"

L’incroyable histoire vraie de l’arme la plus effroyable jamais créée. Cette phrase du dossier de presse de "La bombe" résume parfaitement ce passionnant roman graphique écrit par Alcante, Bollée et Rodier. Un livre poignant, saisissant, majeur et indispensable.

Dans la postface, vous expliquez que cet album est né de votre amitié avec un jeune Japonais puis de votre visite à Hiroshima… Alcante. Tout est en effet parti d’une amitié avec un jeune Japonais que j’ai rencontré quand j’avais huit ans. De fil en aiguille, j’ai alors visité le Japon à 11 ans, et notamment le musée de Hiroshima, ce qui m’a marqué à vie. Pendant des années, j’ai alors accumulé de la documentation sur le sujet, et j’ai fini par me dire qu’il y avait matière à faire un super roman graphique ! Après avoir écrit une première version du synopsis et m’être rendu compte que le travail allait être colossal, j’ai demandé de l’aide à LF Bollée pour qu’il le coscénarise. Et Denis nous a rejoints pour les dessins, avec tout son talent et sa force de travail ! On a vraiment formé une équipe idéale !



Il a été crucial d’avoir le regard des Japonais sur ce drame ? A. Oui, nous voulions avoir absolument le point de vue des Japonais et le présenter à travers nos personnages, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, nous voulions éviter tout manichéisme et tout angélisme, il est donc important de présenter tous les points de vue, des perdants comme des gagnants. Il était aussi important de montrer plusieurs personnages japonais, car "le peuple japonais" est composé évidemment d’une multitude d’individus, ayant chacun leur personnalité, leurs rêves, leurs défauts… Certains de nos personnages japonais participent eux-mêmes à des crimes de guerre de l’armée impériale ; d’autres sont pacifistes, d’autres sont juste entraînés dans le flux de l’Histoire.
Il était très important aussi pour nous que les scènes japonaises soient crédibles et réalistes. Toutes ces scènes ont été relues et commentées par plusieurs Japonais, dont une dame de plus de 90 ans qui a vécu à Hiroshima durant 15 ans avant le bombardement, et n’en a été évacuée que la veille de la bombe ! 



Quels ont été leurs conseils ? A. Ils nous ont conseillés sur la manière dont les Japonais se comportaient, mais aussi sur l’intérieur d’une maison japonaise, sur la façon de s’habiller… On avait par exemple une scène où le père retrouve son fils qui revient du front et ils tombaient dans les bras l’un de l’autre. Mais on nous a alors fait remarquer que les Japonais étaient très réservés, et même dans un cas pareil, un père ne prendrait pas son fils dans ses bras ; ils se saluent donc simplement respectueusement ! Autre exemple, nous avons appris que les tatamis ne peuvent jamais former de croix au sol. Ils nous ont également aidés pour écrire les caractères japonais qu’on voit sur les bandeaux des kamikazes…



Dès le début de la guerre, la maîtrise de l’arme nucléaire devient un enjeu majeur dans tous les camps. Il n’existe pourtant aucune certitude sur sa faisabilité. Comment expliquez-vous cet engouement ? A. Parce que très vite tout le monde s’est rendu compte du potentiel d’une bombe atomique, dès lors que la fission nucléaire a été découverte. Rendez-vous compte qu’une seule bombe de la taille d’une camionnette peut raser une ville entière ! Dans un contexte international ultra-tendu, forcément, tout le monde a voulu développer cette arme : les Américains comme on le sait, mais aussi les Allemands, les Anglais, les Russes et même les Japonais. C’était véritablement une course à la bombe, car le premier qui allait la développer avait un avantage énorme sur les autres !



Vous avez choisi de personnifier l’uranium en lui attribuant une voix off. Pourquoi ce choix ? A. Nous voulions éviter des récitatifs ennuyeux et souhaitions donc avoir un narrateur. Mais aucun personnage ne traversait vraiment toute l’histoire. Aucun… sauf l’uranium ! Nous avons donc décidé d’en faire le narrateur. Partant de là, il nous fallait trouver son ton, sa voix. Nous avons choisi de lui donner un côté inquiétant et de le faire parler comme une espèce de Dieu indifférent au sort des humains, et qui sent qu’il a un "destin" à accomplir. Comme nous avions besoin de faire le point sur les connaissances relatives à l’uranium à l’époque, nous avons finalement décidé de lui céder la parole pour la toute première scène, où il raconte son histoire qui débute de fait à la nuit des temps…

La bombe est plus qu’un roman graphique historique. C’est aussi un récit d’espionnage plein d’actions et de rebondissements. On y retrouve le rythme des meilleures séries télévisées. Quand vous avez commencé à écrire, imaginiez-vous déjà que vous alliez aboutir à une histoire aussi captivante ? A. C’était le but, en tous cas ! On voulait éviter de faire un manuel d’histoire, de physique, ou de philosophie ! Nous sommes avant tout des auteurs de BD, et comme scénaristes, LFB et moi voulions écrire une histoire certes extrêmement documentée (tout est véridique !), mais surtout de la manière la plus passionnante possible. Le pari semble réussi, car plein de gens nous disent ne pas pouvoir lâcher l’album, et le lisent jusqu’aux petites heures ! Il faut dire que l’histoire est captivante en elle-même et que les personnages sont tous incroyables, mais vrais !

Une partie du livre se déroule à Los Alamos, où les scientifiques mettent au point la bombe. Est-ce qu’il a été compliqué de trouver des informations sur ce lieu classé top secret ? A. Non, car cela a été déclassifié depuis, et il existe beaucoup de littérature sur le sujet. Mais ce qui était difficile c’était plutôt de bien distinguer ce qui était quasiment vrai, mais quand même très légèrement inexact, de ce qui est totalement authentique. Il a fallu aussi trouver des aides visuelles pour pouvoir représenter fidèlement Los Alamos, ce qui n’était pas évident. L’erreur à ne pas commettre, c’est de se fier aux reconstitutions sur le sujet, que ce soit dans les films, séries télé ou documentaires. Il y a parfois, voire souvent, des choses qui ne sont pas correctes, et nous voulions aller au-delà de ça.

Le cœur du livre raconte le parcours de Leo Szilàrd, un scientifique hongrois qui s’est battu pour que les militaires n’utilisent pas la bombe contre le Japon. Est-ce justement à cause de son engagement qu’il est aujourd’hui inconnu ? A.C’est une bonne question. Je pense que oui, au moins en partie. C’est quelqu’un qui a forcé tout le monde à se confronter à sa propre conscience. Il a soulevé des montagnes pour que les USA n’utilisent jamais la bombe contre le Japon, mais en fasse plutôt une démonstration pacifique sur une île déserte devant un panel de représentants du monde entier, y compris du Japon pour que celui-ci puisse capituler en connaissance de cause. Mais les militaires en ont décidé autrement.
A la fin de la guerre, une espèce de mythe a été construit pour justifier l’usage de la bombe, en arguant que sans cela il aurait fallu envahir le Japon et que cela aurait coûté jusqu’à un million de vies de soldats américains, ce qui est pour le moins très largement gonflé, voire totalement faux. Le Japon était en effet sur le point de capituler ; il n’avait plus d’armée, plus d’aviation, plus de marine, plus d’alliés... Et les USA le savaient bien. Mais il fallait impressionner le monde entier, et éviter que la guerre ne tarde encore trop, ce qui aurait permis aux Russes de se déployer en Asie, et au Japon ! La bombe atomique ne marque ainsi pas seulement la fin de la 2e Guerre mondiale, mais aussi le début de la guerre froide !

Il est clair que le point de vue de Szilàrd n’a donc pas réellement eu les faveurs du pouvoir américain, c’est un euphémisme. Donc, oui, il a été mis sous l’éteignoir, d’une certaine façon. Faites l’expérience vous-même : quasiment tout le monde connaît Enrico Fermi, mais plus personne ou presque ne connaît Szilàrd, alors qu’ils détiennent pourtant ensemble le brevet de la réaction en chaîne !



Les dernières pages, avec l’explosion à Hiroshima, sont très marquantes. On y voit des militaires américains en train de se féliciter et les terribles ravages de la bombe sur la population japonaise. Vous vouliez montrer ce contraste ? A. Ces scènes d’après explosions sont évidemment terriblement puissantes. Nous les avons laissées muettes, car l’image se suffit à elle-même, et nous mettons aussi ainsi en quelque sorte le lecteur dans la peau d’une de ces victimes, assourdie par l’explosion, et ne percevant qu’une succession de tableaux plus horribles les uns que les autres. Il ne fallait pas en rajouter à ce niveau-là.

D’autre part, nous avions également besoin de montrer quelles furent les réactions des personnes ayant participé au projet Manhattan. Initialement, nous comptions montrer ces réactions après, dans une séquence séparée. Mais vu que nous racontons toute l’histoire de manière chronologique, nous avons décidé finalement de mettre ces scènes en parallèle vu qu’elles se sont passées simultanément. Force est de constater que ce contraste extrême, entre l’horreur qui se déroule à Hiroshima et la joie ou l‘insouciance ressentie par certains responsables américains, a un impact incroyable. Mais à nouveau, ce n’est pas gratuit, nous n’inventons rien, c’est en fait "simplement" ce qui s’est réellement passé ! Oui, le général Groves est réellement allé jouer au tennis en attendant les résultats du bombardement.



La bombe est aussi une grande réussite grâce au dessin de Denis Rodier… A. Dès le début, je voulais un album en noir et blanc, qui pour moi correspond mieux à la gravité du sujet. Je connaissais Denis depuis un certain temps et nous voulions collaborer ensemble. Ses planches en noir et blanc n’ont pas besoin de couleurs : elles sont puissantes et "complètes" en elle-même, c’est tout ce qu’il fallait. Par ailleurs, Denis a une puissance de travail phénoménal et il en fallait pour réaliser ces 441 planches. Son travail a été au-delà de nos espérances, et son talent éclate vraiment sur chaque planche. Dieu merci, il n’a pas été trop difficile à convaincre, tant il a été emballé pour le projet. On a vraiment tous donné le meilleur de nous sur ce projet !

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"La bombe" par Alcante, LF Bollée et Denis Rodier. Glénat. 39 euros.