Willy Duraffourg : "Une histoire mafieuse crédible"

, par Estelle

Ancien journaliste au Petit journal de Sanghaï, Willy Duraffourg a vécu quatre années en Chine. Il y a notamment découvert les mégacasinos de Macao, où se déroule ce polar parfaitement ancré dans l’univers mystérieux des triades chinoises.

Vous connaissez bien cette ville de Macao ?
Willy Duraffourg. J’ai vécu en Chine pendant quatre ans, en Mongolie Intérieure et à Shanghaï. Je suis allé de nombreuses fois à Macao et Hong Kong, j’ai toujours trouvé ces deux villes fascinantes. Je me faisais une idée de ce à quoi les casinos de Macao pouvaient ressembler, mais la réalité m’a scotché, avec ces gigantesques bâtiments ouverts 24h/24 qui sont baignés en permanence par une lumière artificielle, un air climatisé qui absorbe sans problème les millions de cigarettes fumées autour des tables de jeu. Cette lumière imite la lumière du soleil à la perfection et nous désoriente complètement au bout d’un moment. On ne sait plus si on est le jour ou la nuit, on y trouve bien sûr tout ce qu’on veut, légal ou pas. Avec suffisamment d’argent, on pourrait y vivre en pleine autarcie. Ça m’a donné cette idée de point de départ du scénario, un endroit luxueux et irréel où le protagoniste devrait vivre en permanence, enfermé et coupé du reste du monde, mais où il aurait accès à tout ce qu’il pourrait désirer.



Quand on parle de casinos, on pense en général à Las Vegas…
W.D. Macao au niveau business, c’est quatre fois Las Vegas ! Il y a l’argent de la mafia russe, hongkongaise, mais aussi celui de la corruption des cadres communistes, l’argent des businessmen chinois qui investissent en prévision d’un éventuel changement de leadership en Chine continentale qui leur ferait tout perdre. C’est une porte d’entrée pour les paradis fiscaux. Je vous conseille au passage un documentaire récent "Les gangsters de la finance", dans lequel on voit bien comment la banque hongkongaise HSBC est devenue l’une des plus grandes puissances financières mondiales essentiellement en blanchissant l’argent du crime organisé et de la corruption et en le réinvestissant dans le circuit officiel. Ça m’intéresse de voir ce qui se passe quand les économies se mélangent jusqu’à ce que l’on ne sache plus vraiment qui est respectable…

Macao débute sur une histoire à la Ghost Writer puis glisse progressivement vers un polar sur les triades. Vous aviez la volonté de densifier un peu le récit avec plusieurs niveaux d’intrigues ?
W.D. Fan absolu de Johnny To et de tous les polars hongkongais ou coréens, j’avais envie de raconter une histoire mafieuse en même temps qu’une parabole moderne sur Shéhérazade. Ce qui est drôle, c’est qu’après avoir écrit cette histoire, je me suis rendu compte qu’une histoire similaire avait véritablement eu lieu. Un chef de triade richissime mais illettré du Triangle d’or avait capturé un journaliste dans la jungle entre le Yunnan et le Myanmar pendant des années pour que le journaliste écrive son histoire. Ce mafieux ne voulait pas disparaître et tomber dans l’oubli. C’était étonnant de le découvrir après coup et m’a aussi fait plaisir de voir que la mienne n’était pas déconnectée de la réalité. Les hommes de pouvoir ont des ego démesurés et ne veulent pas mourir sans laisser de témoignage de leur passage sur cette Terre.

Macao oppose également deux personnages très différents…
W.D. Ça m’intéressait d’aborder la notion de chance qui est prévalente dans la culture chinoise. Je voulais opposer deux personnages avec une vision très différente de leur vie : l’un, Leon, le journaliste, qui a l’impression qu’il est seul maître de son destin et l’autre, Kwan Tao, le chef de triades qui est persuadé d’avoir toujours été porté par la chance pour accomplir sa vie. En fait, ils incarnent l’opposition de la prédestination et du libre arbitre. Cette opposition de vision de la vie continuera de se développer dans le deuxième tome, c’est la throughline qui traverse leur histoire et les pousse chacun vers leur destin, justement.



Ce premier tome semble toujours très crédible. C’était indispensable pour vous ?
W.D. Je n’aime pas les à-peu-près. Je me suis beaucoup documenté pour être le plus crédible possible. S’il y a des erreurs factuelles sur les triades, je serai content de pouvoir en discuter avec des spécialistes. J’ai lu beaucoup sur le sujet, aussi parce que j’aime le polar qui parle du monde dans lequel on vit, de nos ambivalences, de nos faiblesses et de nos zones d’ombres. Le polar pour le polar, une intrigue uniquement criminelle sans réflexion sociétale m’intéresse beaucoup moins.



Macao est un polar noir qui se déroule dans un univers très scintillant. Vous aviez envie de construire une histoire sombre sans tomber dans les clichés des bas-fonds ?
W.D. C’est une image du capitalisme poussé à son extrême, où tout s’achète et se vend dans un décor flamboyant, créant une image très positive. Ce ne sont plus les casinos d’arrière-salle, mais de l’Entertainment grand public. Mais le business reste le business. Les salles VIP par exemple, qui filtrent l’accès à la drogue et à la prostitution, à distance du grand public. Le personnage de Kwan Tao est aussi en partie inspiré par le fondateur des casinos de Macao, Stanley Ho, qui en avait le monopole jusque dans les années 2000. C’était l’une des plus grandes fortunes mondiales. Même si son monopole est terminé, qu’il a 96 ans et est officiellement retiré des affaires, son influence reste énorme, celle de ses héritiers le devient tout autant.



Comment avez-vous collaboré avec le dessinateur italien Federico Nardo ?
W.D. J’ai travaillé auparavant comme scénariste audiovisuel, c’est mon premier album de BD. J’ai la chance de l’avoir travaillé avec mon coauteur, Philippe Thirault, qui lui, a été génial pour m’accompagner dans l’apprentissage des codes d’écriture BD, Philippe a plus de cinquante albums déjà à son actif. Notre éditeur nous a proposé plusieurs choix de dessinateurs. Nous avions envie d’un dessin très cinématographique. Federico a un trait à la fois réaliste, romanesque et avec de l’ampleur qui arrive à montrer la démesure de cet univers. Ses planches ont de la gueule !



Les dernières pages de ce premier tome peuvent annoncer une suite avec davantage d’action…
W.D. Ce sera le cas dans le deuxième et dernier tome. Le ton sera le même, mais il y aura forcément plus d’action, il y a une montée en tension dramatique qui nous amènera inéluctablement vers sa conclusion. J’ai écrit cette histoire comme un scénario de film hongkongais qui monte en puissance jusqu’au bout. Le deuxième tome devrait être publié début 2019, je serai ravi d’en reparler avec vous lorsque vous l’aurez lu !

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Macao - Tome 1. La Cité du dragon" par Willy Duraffourg, Philippe Thirault et Federico Nardo. 14,50 euros.