J.-C. Menu : "Explorer mes liens à la musique"

, par Estelle

En rassemblant diverses histoires parues à L’Association ou dans divers collectifs, J.-C. Menu raconte sa passion pour la musique, pour le rock américain alternatif (pour simplifier) et les disques vinyles. Un album qui donne furieusement envie de monter le volume de sa chaîne hifi !

Pourtant passionné de rock et possesseur de nombreux vinyles, je ne connaissais pas le lockgroove . Comment avez-vous découvert ce sillon sans fin de 1,8 seconde qui clôture certains disques ?
J.-C. Menu. Je crois bien que je l’ai découvert par hasard grâce au Sgt Pepper des Beatles, dont j’avais eu la chance de récupérer un des premiers pressages anglais. C’est réputé être le premier "locked groove" de l’histoire du disque. Mais je n’en avais jamais entendu parler avant. La révélation en a été d’autant plus forte ! Il y avait à la fin du disque, après "A Day in the Life", un petit morceau inconnu, en boucle, qui ne s’arrêterait jamais. Fascinant. C’est ce que je tente de raconter dans les pages du livre. En ajoutant que l’ennemi du lockgroove est le "bras automatique" de la plupart des platines : le bras se soulevant pour se remettre en place avant d’arriver au dernier sillon, nombreux sont donc les audiophiles ayant raté leurs lockgrooves. Le lockgroove existe sur tous les vinyles comme sillon fermé pour retenir le bras, mais il est parfois (rarement) enregistré. Il en résulte alors un morceau infini, que seule la technique analogique peut permettre.



Qu’est-ce qui vous a tout de suite accroché dans cette boucle sonore ?
J.-C. M. C’est une fantaisie, c’est caché, c’est très jouissif d’en débusquer un. J’ai commencé à en dresser la liste dans "Lockgroove", qui m’a permis de rencontrer d’autres obsédés dans mon genre.



Il y a une vraie cohérence à découvrir ces histoires parues entre 2008 et 2014, à suivre votre cheminement musical des tubes du hit-parade d’Europe 1 au noisecore en passant par les Beatles…
J.-C. M. Le but était d’explorer en bande dessinée le maximum de mes liens à la musique : la collection de vinyles et leurs bizarreries, l’évolution de mes goûts musicaux, des souvenirs, des comptes-rendus de concerts ou de nouveaux disques… Choses que j’ai continuées après dans les "Chroquettes" de Fluide Glacial. Au départ, "Lockgroove" était conçu pour la collection Mimolette de L’Association, il n’y a eu que deux "comix", mais il aurait pu y en avoir bien davantage. Il y aurait eu donc forcément plus de groupes et de musiciens évoqués, car on n’a finalement ici qu’une très petite partie de ce que j’ai pu écouter ou de ce que j’avais à raconter…



Pensez-vous qu’il existe une corrélation entre votre passion pour ce rock "marginal" et votre carrière d’auteur dans des maisons d’édition indépendantes ?
J.-C. M. Sans aucun doute. Quand L’Association a été créée, au moins Mattt Konture et moi avions vécu à fond l’explosion des labels dits indépendants nés en France dans le sillage du succès de Bérurier Noir : Bondage, Boucherie, Gougnaf,… Il y avait eu avant eux New-Rose et les Anglais (Rough Trade, Factory, 4AD,…) qui de surcroît avaient une très forte identité graphique. Puis, depuis les années 90 jusqu’à aujourd’hui, la plupart de mes musiques préférées se trouvent sur des labels indépendants américains, au son et au graphisme de pochettes très marqués : Touch & Go, Amphetamine Reptile, In The Red, Crypt, Skin Graft, Alternate Tentacles, Ipecac… Leur nombre est ahurissant. Il y a forcément une démarche commune entre les musiciens et leurs labels, ainsi qu’avec les organisateurs de concerts, les artistes,... Aux États-Unis, l’aspect parallèle (pour ne pas dire "underground") est d’ailleurs beaucoup plus clair que pour la bande dessinée ici, où finalement les auteurs passent désormais facilement de la microédition au mainstream. L’alternatif a perdu son sens. Mais c’est un débat large et un terrain quelque peu miné, maintenant…



"Rock in the city", une planche écrite en 2011, montre des acheteurs de vinyles davantage préoccupés par la valeur de leur disque que par la musique en elle-même. Avez-vous l’impression que l’esprit du rock se dissout peu à peu ?
J.-C. M. Non. La rareté peut amener à la collectionnite voire à la spéculation de choses désormais reconnues, mais pendant ce temps de nouvelles choses rares et inconnues commencent, l’intérêt et le vivant se déplacent ailleurs, c’est un cycle. Si tant est que l’audience pour ce type de contre-cultures et d’objets analogiques ne devienne pas peau de chagrin. Sinon, ce ne sera plus que ventes aux enchères et musées, effectivement. Mais je n’y crois pas. La vie, ça reste un concert, du contact humain, de l’électricité, de beaux objets qu’on a plaisir à toucher. Et de l’expérience personnelle. Loin des écrans par exemple.

Raconter un groupe en tournée comme l’a fait Emmanuel Moynot avec les Hurlements d’Léo, cela ne vous tente pas ?
J.-C. M. Je ne connais pas cette expérience, mais j’avais pensé à ça. J’avais été marqué par le "Rock’n’Roll et Chocolat Blanc" de Berroyer, où il suit Starshooter et Téléphone en tournée à leurs débuts. Bon, maintenant, je crois que c’est un peu trop tard pour me taper un mois de camionnette ! D’ailleurs je n’ai jamais été très "réaction à chaud". Je préfère ruminer mes expériences et les reformuler dans un deuxième temps.



"Lockgroove comix" m’a donné très envie de (re)découvrir Pere Ubu, Revolver des Beatles, Rocket from the crypt ou Scout Niblett. Est-ce aussi pour transmettre votre passion pour ces disques que vous avez écrit ces histoires ? Vous n’avez jamais été tenté par l’écriture dans la presse musicale ?
J.-C. M. On ne me l’a jamais proposé. J’aime bien transmettre mes coups de cœur, mais il me semble pouvoir le faire mieux par la bande dessinée que par le texte. Il y a les mots bien sûr, mais le trait du dessin essaie de donner un aperçu du style musical aussi. Je ne sais pas si j’y arrive toujours, mais c’est ça qui m’intéresse. Je suis ravi d’avoir pu donner envie d’aller vers des musiques pas évidentes et souvent méconnues. Même si j’espère transmettre aussi l’envie d’aller aux concerts et vers l’objet disque vinyle. Il y a 25 ans j’avais prédit que le vinyle enterrerait ce nouvel objet infect et marketing qu’était le CD. Tout le monde m’a ri au nez, je jubile de voir que c’est ce qui se passe aujourd’hui.



Si vous deviez conseiller cinq titres à écouter en lisant "Lockgroove comix" ?
J.-C. M. Le choix est difficile. Et bien cinq morceaux dont on parle dans le livre, mais dans l’ordre, hein !

  • 1) Rocket from the Crypt – Pushed !
  • 2) Jay Raetard – My Shadow
  • 3) Jesus Lizard – Bloody Mary
  • 4) Unsane – Against the Grain
  • 5) Neil Young & Crazy Horse – No Hidden Path

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Lock groove comix - L’intégrale" de Jean-Christophe Menu. Fluide Glacial. 23 euros.

©photo : David Rault