Denis Robert : "Peut-on tuer de bonne foi ?"



, par Estelle

Inspiré par l’affaire Simone Weber, "Une erreur de parcours" s’en émancipe très vite pour faire cohabiter deux destins tragiques. Denis Robert revient sur l’écriture de ce polar brillant qui traite de la folie meurtrière.



Pourquoi avoir choisi de croiser l’histoire de Simone Weber avec celle de ce juge ?
Denis Robert.
Quand je pense à Mathilde aujourd’hui, je ne vois pas spécialement Simone, même si elle m’a inspiré le personnage. "Une erreur de parcours" est une œuvre complexe qui traite de la folie meurtrière… Peut-on tuer de bonne foi ? Peut-on être possédé au point de perdre pied ? J’essaie de répondre à ces questions. Et le personnage du juge est intéressant, car il offre facilement une forme de dualité Jekyll et Hide. On le voit sombrer petit à petit. Mon idée de départ était simple. Essayer d’expliquer à travers le parcours mental de Sylvestre, le jeune magistrat, comment Mathilde en est arrivée à tuer son amant puis à faire disparaitre son corps. En cela il fallait les faire interagir. Et laisser faire l’histoire. Une fois qu’en tant que scénariste on sait qui sont nos personnages, c’est très agréable et vivifiant d’inventer des conversations, des influences entre eux.



Pourquoi avoir choisi de changer les noms des protagonistes de l’affaire Simone Weber ?
Denis Robert. Mais parce que je suis dans une pure fiction. Je m’inspire de quelques faits réels, le rapport de la vraie Simone Weber au spiritisme par exemple ou ses lettres d’amour à son ex-amant Bernard Hettier, des éléments du dossier d’instruction, mais tout le reste, la ville, les personnages, le contexte sont inventés. Et puis je n’avais pas envie de m’embarrasser avec des problèmes juridiques. Je suis dans un pur polar. Des crimes, une serial killer, un juge qui cherche, une petite fille très dégourdie…



Ce n’est forcément pas anodin de revenir sur cette affaire plus de 25 ans après. Cela a été l’un des moments forts de votre carrière de journaliste ?
Denis Robert. Des moments forts, j’en ai eu quelques-uns. Après l’affaire de la Vologne, l’affaire Weber c’était presque des vacances. Même si c’est vrai Simone, avec ses airs de Mamie Nova, filait les pétoches dans la vraie vie. Je l’ai rencontrée plusieurs fois. Elle m’avait menacé après un papier qui lui avait déplu dans Libé. Son procès était fascinant. Tout est parti d’une demande d’éditeur qui voulait publier le livre que j’avais écrit en 93. C’était mon premier roman. Il a été très peu lu. J’ai remis le nez dedans et des images me sont tout de suite revenues. J’ai donc aligné quelques idées, les ai envoyées à Franck qui a réagi au quart de tour. Franck est déterminant. Son enthousiasme est contagieux. C’est lui qui m’a boosté et qui s’est tapé ensuite l’essentiel du boulot. On fonctionne très bien tous les deux. S’il n’était pas là, je prendrais sans doute moins de plaisir à faire de la bande dessinée. Au final, je suis très content du résultat. Je l’ai relu hier pour la première fois. J’ai découvert des tas de détails qui m’avaient échappé. Si cette histoire est haletante et apparait comme très enracinée et très crédible, c’est justement parce que le temps a fait son travail. Ces vingt-cinq ans ont permis une sorte de maturation. 



Dans votre livre, le juge Ruppert-Levansky est totalement absorbé par son affaire, ce qui nuit à sa vie privée. On retrouve un peu votre personnage autobiographique de l’"Affaire des affaires" ?
Denis Robert. Je n’y avais pas pensé. Mais c’est vrai. Celui qu’on retrouve, c’est surtout moi… Que ce soit Clearstream ou un fait divers ou une enquête financière, quand je me lance je reste très concentré et souvent invivable pour mon entourage direct. Je ne comprends rien à la vie quotidienne, j’oublie tout. Je cherche mentalement des solutions et des parades en permanence. Quand je les trouve, ça va mieux.



Est-ce qu’"Une erreur de parcours" essaie de comprendre comment on peut basculer dans une folie meurtrière ?
Denis Robert. Oui, c’est une des clés de l’album. En le refermant, on doit être épaté et habité par l’histoire. Je sème des indices, je raconte deux histoires en même temps. Et à la fin, coup de théâtre…



Votre livre montre que l’on peut avoir des sentiments très différents pour deux meurtriers pas si différents que cela…
Denis Robert. Dans une version précédente, la fin était encore plus immorale. Là, j’ai davantage cherché la crédibilité. Dans la vraie vie, je pense évidemment qu’on peut tuer sans avoir ensuite le moindre scrupule ni la moindre insomnie. Certains humains sont programmés ainsi. Quand vous les côtoyez, ils peuvent apparaitre enjoués, intelligents, généreux. En fait tout glisse sur eux. La vie humaine – sauf la leur - a très peu d’importance. Ici, je pense que Mathilde a des insomnies, mais parler aux morts la soulage. Pour ce qui est de Ruppert ou de Gaëlle, la petite fille, c’est différent, ils dorment bien. Sylvestre dort même mieux, je pense.

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"Une erreur de parcours" par Franck Biancarelli et Denis Robert. Dargaud. 18 euros.