Rodolphe : "Le grand banditisme, la résistance et la collaboration"

, par Estelle

Qui connaît vraiment Pierrot le fou ? Pas grand monde en fait, d’autant que le film de Godard n’a rien à voir avec Pierre Loutrel ! Rodolphe maitrise en revanche le sujet. Après avoir écrit un roman sur ce personnage incroyable, il propose une épatante série sur son histoire et celle du gang des tractions avant. À la vie à la mort !

Vous avez déjà écrit un roman "La légende de Pierrot le fou" aux éditions Michalon. Qu’est-ce qui vous captive dans ce personnage ?
Rodolphe. 
Tout le monde pense le connaître, notamment suite au film de Godard sorti dans les années 60. Sauf que le personnage que joue Jean-Paul Belmondo n’a rien à voir avec le gangster Pierre Loutrel. Quand on s’intéresse à sa véritable histoire, on est stupéfait de découvrir des choses totalement extraordinaires et chronologiquement pas si vieilles que ça.



Comment avez-vous justement découvert cette histoire du gang des tractions avant ?
R. Par le plus grand des hasards… C’est vrai que c’est une histoire peu connue. Il y a peu de livres concernant Loutrel et son gang. Il y a celui du commissaire Borniche (qui participa à son arrestation) Alphonse Boudard lui a également consacré un chapitre dans un livre sur les bandits célèbres. Il y a encore les mémoires de la fille de Jo Attia, son complice, qui parle évidemment beaucoup de Pierrot le fou. C’est à peu près tout…



On ne sait donc pas tout sur Pierrot le fou ?
R. 
L’histoire est très fragmentaire. La base la plus solide est le livre de Borniche, mais il n’a rencontré Loutrel qu’en 1946. Beaucoup de choses restent inconnues ou incertaines… Il existe par exemple un mystère entourant sa tombe. Deux versions circulent. Dans l’une d’elles, Pierrette, sa compagne s’interroge sur sa disparition et menace Jo Attia et Georges Boucheseiche d’aller à la police. Ils prennent peur et l’emmènent voir le cadavre sur la petite île où ils l’ont enterré. Au moment où elle se penche sur la tombe pour voir le corps, elle se prend une balle et rejoint son homme. Les enquêteurs auraient donc ultérieurement retrouvé deux squelettes. L’autre version, plus soft et surtout plus plausible, ne fait état que d’un seul corps. C’est quand même curieux d’avoir deux versions aussi différentes pour une histoire qui n’a que 70 ans. Ces mystères donnent du sel supplémentaire à notre récit.



Une histoire qui mêle à la fois le grand banditisme et la résistance durant la Deuxième Guerre mondiale…
R.
La résistance et la collaboration ! Une grande partie du deuxième tome se déroule rue Lauriston, où était basée la Gestapo française dirigée par Lafont et Bonny. Loutrel faisait partie de la Carlingue, une adresse "sympathique" où l’on torturait les résistants. Il ne donnait cependant pas toutes les informations qu’il soutirait. Cela lui permettrait plus tard de pouvoir utiliser ses contacts pour approcher la résistance et éventuellement changer de camp. C’est un parcours étonnant, mais pas totalement atypique ! Le milieu du banditisme des années 40 suivait les mouvements du vent et le sens de l’Histoire. Ils cherchaient avant tout à se faire de l’argent le plus rapidement possible et donc se tournaient du côté des vainqueurs : vers la collaboration jusqu’à fin 43 puis vers la résistance à partir de 44.

Les dessins de Gaël Séjourné collent parfaitement à cette époque de l’après-guerre…
R.
Je travaillais avec lui sur "J’ai tué John Lennon" (paru chez Vents d’Ouest). Une fois l’album terminé, Gaël m’a fait part de son envie de dessiner un polar dans les années 50. Mon roman sur Pierrot le fou venait de sortir. Je lui ai envoyé et il a bien accroché à cet univers. Cela dit, je n’avais pas envie de refaire le roman, de le retranscrire façon BD. La vie est trop courte pour raconter deux fois la même chose. Ça s’appelle radoter (sourire).



En quoi cette bande dessinée est-elle différente du roman ?
R.
Dans le roman, il y a le personnage fictif du narrateur qui permet de raconter l’histoire du Gang des tractions avant vu de l’intérieur. Il donne un éclairage à l’histoire que lui seul pouvait donner. Pour la bande dessinée, je me suis refusé à cette part fictive et j’ai préféré faire quelque chose de plus sec, c’est-à-dire ne pas faire interférer l’émotion. À partir du moment où je supprimais ce personnage de fiction, je ne pouvais pas transférer l’affect sur Loutrel, qui est un vrai salopard. J’ai opté pour une succession de strates historiques qui se succèdent, se répondent et s’expliquent les unes, les autres.



Est-ce compliqué d’avoir un personnage principal aussi antipathique que Loutrel ?
R. Dans toutes les histoires où le personnage central est un bandit, de Billy le Kid à Mesrine, on peut être d’une certaine façon séduit par le dynamisme, le panache du malfrat. Mais c’est la beauté du diable ! Une séduction extrêmement dangereuse et nocive. Cela dit, dans ce récit, tous les personnages ne dégagent pas la même nocivité ! Certes, tous sont des gangsters, mais certains apparaissent moins sanguinaires, plus humains. J’ai par exemple une vision moins tranchée de Jo Attia. Dans le deuxième tome de cette trilogie, on assistera à certaines actions héroïques qu’il a menées dans le camp de concentration de Mauthausen. N’oublions pas qu’Attia a quand même été décoré par De Gaulle pour services rendus à la Nation. C’est quelqu’un qui évitait le sang au maximum au contraire de Loutrel qui lui s’y complaisait.

L’ambiance de cette série rappelle "Il était fois en France" de Fabien Nury et Sylvain Vallée…
R. Anecdote amusante : l’histoire de ce "Monsieur Joseph" (Joseph Joanovici) a été le sujet de notre première bande dessinée commune, à Léo et moi-même, bien avant que nous mettions en chantier "Trent" ou "Kenya" : un court récit complet paru dans le magazine Vécu, il y a 25 ans de ça !

Bien sûr, Fabien Nury et Sylvain Vallée l’ont traité de façon beaucoup plus conséquente que nous et ont réussi une série épatante et très cohérente. Je n’ai évidemment pas eu à m’inspirer de leur travail, connaissant le sujet depuis longtemps. Néanmoins il est vrai qu’il y a une parenté entre les deux histoires : même époque, mêmes personnages ambigus et troubles se servant des occupants nazis pour leur réussite sociale (et leur fortune personnelle), même capacité à changer de bord et à virer en quelques mois de collaborateurs à résistants ! Mais Loutrel et son gang étaient impliqués bien davantage dans le "milieu" et le grand banditisme et leurs actions étaient beaucoup plus spectaculaires que les trafics de Joanovici. Des "figures", des "pointures" comme on dit dans les films d’Audiard !

Propos recueillis par Emmanuel Lafrogne
(sur Twitter)

"À la vie à la mort, tome 1. Pierrot le fou" de Gaël Séjourné et Rodolphe - Soleil . 15,50 euros.